Un ordinateur portable.
Un esprit troublé.
Une jolie femme fatiguée.
Jade frotta pour la énième fois des yeux épuisés, espérant chasser une impression de fatigue. Elle tapait de ses doigts manicurés des notes personelles sur une thèse qu'elle avait commencé il y a déjà deux ans de cela. De la prévention des effets de la canicule chez les nourissons, elle en connaissait maintenant tout un rayon. Son rapport s'élevait maintenant à plus d'une centaine de pages. Et elle pensait cela interminable, voir même insurmontable. Elle était figée devant son écran depuis plus de quatre heures et la nuit était à présent bien entamée. Elle jeta un coup d'oeil au paysage que lui offrait sa baie vitrée et bailla très fort. Elle entendait au loin le bruit des voitures qui circulaient dans le boulevard et les soupirs du chat, allongé à côté d'elle, emporté par un sommeil profond. Elle sauvegarda ce qu'elle avait eu tant de mal à taper et ferma son ordinateur avant de se lever et de s'étirer de façon peu gracieuse. Le chat se risqua à ouvrir un oeil et finit par se réveiller en baillant très fort à son tour. Jade passa une main paresseuse entre ses oreilles et emporta le chaton avec elle dans la cuisine. Elle le posa par terre et versa un peu de lait dans sa gamelle. Tom se frotta à ses jambes nues et accourut boire le lait. Elle l'observa quelque secondes, un sourire attendri collé au visage, puis s'en alla de la cuisine. Elle pénétra dans sa chambre et se laissa retomber sur son lit. Ses yeux se fermaient tout seul, pourtant son esprit lui semblait troublé et infatigable. Elle pensait à des tonnes de choses à la fois et ne semblait pas pouvoir s'arrêter. Emportée dans un tourbillon dans lequel elle se sentait prise au piège. Aujourd'hui cela faisait trois semaines jour pour jour qu'elle connaissait ce Tom Kaulitz, et elle regretta presque de l'avoir rencontré. Elle ria jaune, se trouvant absolument ridicule de penser autant à lui et de compter ainsi les jours. Quel genre de fille était-elle pour s'attacher à ce point à un type comme Tom ? C'était tout simplement grotesque. Elle n'avait plus quinze ans ! Elle avait bien d'autres choses à penser que de se torturer l'esprit. Pourtant, c'était à lui qu'elle pensait lorsqu'elle était seule dans le métro, la joue écrasée contre une vitre et le regard perdu dans le vide. C'était aussi à lui qu'elle pensait lorsqu'elle croisait une voiture dont la plaque d'imatriculation affichait fièrement un DL sur fond bleu. C'était encore à lui qu'elle pensait lorsqu'elle mangeait un quelconque plat italien.
Elle avait dépassé depuis quelques jours le stade de l'impatience. Assurément, elle était toujours impatiente de le revoir. Mais maintenant, c'était quelque chose de plus profond. Ca frollait presque l'obsession sans qu'elle ne l'atteigne jamais. Ca lui nouait l'estomac et prenait possession de tout son esprit. Elle en arrivait même au stade de se ronger les ongles et grater son vernis. Plus troublant encore, c'était une sensation qui la déstabilait complètement parce que nouvelle. Elle était inquiète. Réellement inquiète. Le plus grave était qu'elle n'avait jamais été inquiète pour n'importe quel homme hormis son père, et qu'elle se retrouvait à se faire du mauvais sang pour un casi inconnu.
Elle inspira calmement et observa le plafond noirci dans la pénombre. Elle vit, avec peine, une fissure sur la surface lisse et suivit la ligne des yeux. Elle entendit le ronronnement du chat qui grimpa sur le lit pour se poser sur son ventre et se froter contre sa peau nue. Elle ria de la sensation des poils lisses du chat contre elle et le caressa paresseusement. Ses paupières lui semblèrent extrêmement lourdes et elle s'endormit là, dans le halo du lampadère qui éclairait faiblement sa chambre, le chat ronronnant sur elle et un T shirt étriquet qui lui remontait à mi-ventre.
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Il prit une feuille de cigarette et comença à rouler un joint, toujours avec cette éternelle nonchalence. Au fil du temps, ses gestes étaient devenus plus automatiques que réfléchis. Il avait appris à rouler son premier joint il y a de cela dix ans. Cependant, à l'époque, c'était quelque chose d'occasionnel et il ne pouvait s'empécher de toussoter à la première bouffée. Des évènement et du temps étaient passés par là depuis, aujourd'hui il ne pouvait plus se passer de cela, de tous ces gestes et de ces sensations. C'était devenu une obsession, pire encore, il en était devenu dépendant. Ce n'est qu'en étant stone, qu'il se sentait vraiment bien. Lorsqu'il sentait son monde se dérobait sous ses pas et que le canabis n'avait plus vraiment l'effet escompté, il passait à quelque chose de plus fort. La sensation du liquide coulant dans ses veines le mettait dans un état de transe totale. Là, il se laissait basculé en arrière, et souriait au plafond qui ne lui rendait jamais. Il restait là des heures durant, gisant sur le sol à chercher du bonheur là où il n'y en avait plus et finissait par somnoler sans dormir vraiment. La descente était toujours difficile, et c'était surement pour cela qu'il n'arrivait pas à devenir dépendant de l'héroïne. Il en gardait un mauvais souvenir pendant quelques temps et finissait par oublier. Puis, lorsqu'il se sentait plus bas que terre, il recommençait.
Il l'alluma et le présenta à ses lèvres. Il soupira, pas de bien être cette fois. C'était plus quelque chose qui ressemblait à de la contrariété. C'était vague et indécis mais il savait que cela le rendrait mal et qu'il le resterait, même après avoir fumé ce joint. Il se demanda s'il arriverait un jour à passer une journée sans fumer de cette merde. Il ne se rappelait même plus le gout d'une cigarette. Et il fumait des quantités de canabis telles qu'il commençait à sentir son corps rouiller et s'épuiser lentement.
Il l'écrasa sans même y avoir touché. C'était un symbole dont il connaissait la signification. Il savait que dans vingts ans, il se souviendrait encore de ce geste. C'était fini. Définitivement fini. Il ne vivrait plus ainsi. Il allait commencer à vivre dès maintenant. C'était le dernier joint. Demain, il irait voir un médecin. Demain, il demandera de l'aide...
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6:28
Elle soupire dans son sommeil
6:29
Elle se peletone contre un chat
6:30
Le réveil sonna. Jade grogna et lança une main hazardeuse sur le radio-réveil. Elle s'enroula avec délectation dans la couverture, ouvrit de petits yeux fatigués et posa un pied hésitant sur le plancher. Elle siffla entre ses dents, au contact du bois froid contre sa peau et fila s'échouer, dans la cuisne, sur un des hauts tabourets du bar. Elle frotta ses yeux en baillant et se leva sans conviction, pour se préparer un chocolat chaud. Le manque de sommeil dessinait sous ses yeux, de petites poches, témoins d'une nuit courte et agitée. Elle ne but finalement que la moitié d'une tasse et traina les pieds jusqu'à la douche où elle se laissa aller sous l'eau chaude.
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Elle avait toujours aimé le transport souterrain. Déjà petite, elle suppliait Axel et sa maman de les y accompagner. Elle aurait pu rester des heures dans un wagon de métro, à regarder la foule défiler. A observer un vieux monsieur lire son journal, à rire d'un petit garçon qui lui tirait la langue, caché derrière les jambes de sa mère. Encore aujourd'hui, elle souriait à l'idée d'entrer dans une bouche de métro. Sous le béton, la vie continuait et les gens ne s'arrêtaient jamais. Elle passait ses trajets en métro à dévorer des romans et peut être qu'elle aimait tant ce moyen de transport car c'était le seul endroit où elle pouvait lire en paix. Jade avait toujours eu un bazard immense dans ses sacs à main. Mais la seule chose qui n'ait pas changé, c'est ces bouquins qui la suivaient partout.
Jade avait ce qu'on pourrait appeler un train de vie accéléré. Pas de place pour les imprévus. Réveil 6:30; métro 7:30, consultations 8:00, re-métro 18:00. Elle ne s'endormait que très tard le soir, après avoir passé des heures devant un écran d'ordinateur à taper une thèse, qui devenait maintenant plus que conséquente. Elle avait accumulé un retard considérable, et ne devait la rendre que dans trois semaines. Jade avait parfois cette impression de vivre plus que de ressentir. Il y avait des jours où elle mettait juste le pilotage automatique et le monde ne le remarquait même pas. Elle passait plus de temps à l'hopital que dans son apartement et rentrait le soir, vidée de toute énergie. Elle avait juste assez de force pour mettre un CD et s'effondrer sur le canapé. Parfois, elle enviait un peu Axel qui trimait à faire des piges à droite et à gauche, mais dont les journées n'étaient baties que sur l'imprévu. Axel n'avait pas un boulot fixe, bien qu'elle ait une carte de presse et que les piges devenaient un peu plus conséquentes. Mais au moins, elle ne travaillait pas dix heures par jour et ne rentrait pas le soir chez elle, complètement épuisée.
Elle finit par lever les yeux de son livre et le ferma d'un geste sec. Elle se leva et sortit du métro pour faire les cent mètres qui la séparaient de l'hopital. Elle passa à l'accueil récupérer son planning de rendez-vous et se dirrigea vers son bureau. Elle ouvrit les staures, et s'arrêta deux minutes pour regarder le soleil briller. Elle sentait une vague de mélancolie déferler en elle depuis quelques jours, et ignorait d'où elle venait. Du moins, c'est ce dont elle espérait se persuader. Car beaucoup de raisons en étaient la cause, dont une qui s'appelait Tom. Voilà quatre jours qu'elle lui avait laissé ce message ridicule et hésitant sur sa messagerie, mais toujours rien. Au fond, elle ne savait pas vraiment si elle en était soulagée ou déçue. Elle ne savait pas trop dans quoi elle s'embarquait et préféra admettre que c'était un soulagement. Même si quelque part, elle avait l'intime conviction que cela sonnait un peu faux... Elle soupira et enfila sa blouse blanche. Elle s'écroula, submergée, par le poids de la lassitude, sur un fauteuil en cuir trop beau, d'un bureau beaucoup trop grand. Elle savait qu'elle méritait tout cela. C'était le fruit de plusieurs années de travail, de plusieurs nuits blanches interminables, de périodes où elle s'était pour ainsi dire coupée du monde, où sa vie ne se résumait plus qu'à aller en cours et travailler sur les dit-cours jusqu'à tard le soir. C'était un sacrifice tel qu'elle avait passée des semaines sans voir sa meilleure amie et son père. Alors, en se remémorant tout cela, elle savait qu'elle méritait ce fauteuil en cuir noir, ce bureau de verre trop grand, et cette salle de consultation trop vaste pour une seule âme tourmentée. Mais il y avait au fond d'elle une part de cupabilité qui venait roder autour d'elle, sans lui laisser le moindre répit. Dans ces instants-là, c'était la petite Jade trop soucieuse du monde qui l'entoure qui parlait. Dans ces instants-là, une dérengeante impression s'éprenait d'elle. Comme si cet apartement, ces vêtements, ce boulot, cette vie, ne lui correspondait pas, était trop pour elle.
Jade s'était toujours promis de travailler dans l'humanitaire, après avoir eu son diplome. Du moins, autant qu'elle le pourrait avant de se sentir trop vieille et inutile, et devoir construire une vie stable. Seulement, elle avait connu avant tout le monde, l'addition d'un tour du hazard et d'un mauvais jeu de circonstances. Elle s'était sentie trahie par la vie, le jour où sa conscience lui avait murmuré à l'oreille que ces grands projets à la Docteur Queen, où elle pourrait sauver le monde, tombaient à l'eau. Elle s'est alors laissée plonger dans la tourmente du travail et l'automatisme d'une passion aveuglante. Mais ce matin-là, alors que sa première consultation de la journée arrivait dans trois minutes et cinquante cinq secondes, la petite Jade lui laissa un moment de répit. Un franc sourire s'étira sur ses fines lèvres et elle alluma son ordinateur, son plus fidèle compagnon depuis plusieurs mois.
11:23, dans l'embrasure d'une porte
- Au revoir Madame, soignez-vous bien !
Elle s'assura que la presque-centenaire, se dirrige bien vers la sortie et retourna s'assoir derrière son bureau. La prochaine consultation ne viendrait pas avant dix minutes, et elle en soupira d'aise. Elle enleva ses lunettes, et pinça le haut de son nez entre son pouce et son majeur, espérant faire disparaitre cette douloureuse impression que cette paire de lunettes ne lui allait plus. Elle déboutona les boutons à pression de sa blouse d'un geste habile, se sentant opressée et marcha d'un pas pressé jusqu'à la machine à café, dans un recoin du couloir. Elle inséra une pièce de deux euros et sélectionna un thé nature. Elle but une gorgée et soupira de contentement, sentant le liquide brulant passer dans sa gorge. Elle avait du arrêter la caféine et la nicotine depuis deux mois, et le café qu'elle avait pris l'habitude de boire dans la matinée était celui qui lui manquait le plus. Autant que la cigarette qu'elle ne fumait plus, tard le soir, en discutant au téléphone -quand ce n'était pas face à face- avec Axel.
En repensant à Axel, elle se promit de l'appeler à sa pause, ce midi, et lui proposer un restaurant à la fin de la semaine. Elle finit son thé et jeta le gobelet dans la poubelle. Son crayon glissa et elle le ratacha dans le bordel diforme qui représentait aujourd'hui ses cheveux. Malgré son style vestimentaire très soigné pioché d'un grand couturier à un autre, son maqullage toujours de bon gout et son vernis impécablement bien fait, Jade ne donnait pas l'impression de quelqu'un de superficiel. Elle avait de l'argent et ne s'en cachait pas. Pourtant, apart par extrême jalousie, jamais une quelconque personne ne pourrait la taiter de superficielle. Surement parce qu'elle portait un je-ne-sais-quoi de naturelle, et qu'elle portait bien. Peut être aussi, car malgré son regard perçant, elle avait cet air mutin et innocent qui ne cadrait pas à la perfection avec ce charisme qu'elle dégageait. Jade Kristen était tout sauf superficielle.
Elle leva les yeux sur l'horloge murale, accorchée au dessus de la machine à café et constata que ce serait un coup de chance si son prochain patient n'était déjà pas en train de s'impatienter dans son bureau. Du coin de l'oeil, elle eut la furtive image d'une masse informe de dreadlocks. Elle n'osa tourner la tête et regarder franchement qui marchait d'un pas vif dans le couloir, de peur d'y découvrir quelque chose de regretable. Au lieu de cela, elle fronça les sourcils en secouant la tête pour chasser cette image qui commençait déjà à hanter son esprit. Elle partit dans la direction opposée de cet inconnu, qui en fait, ne lui semblait pas si inconnu que cela et entra dans son bureau. Son rythme cardiaque lui sembla beaucoup trop rapide pour convaincre sa raison qu'il était normal. Jade était persuadée d'être essouflée, comme si elle venait de courir. Sa patiente, assise précocienseument sur la bord de la chaise, se retourna l'air étonné et la dévisagea. Elle essaya un sourire rassurant et accueillant à cette gamine et s'assit en face d'elle.
- Excusez moi pour le retard.
- C'est pas grave.
- Qu'est-ce qui vous arrive ?
- Et bien en fait...
C'est tout ce que perçut Jade du discours de l'adolecente. Son esprit se retrouva confus, dans le brouillard. Elle tenta de faire taire cette voix dans sa tête qui lui hurlait des choses qu'elle ne voulait pas entendre. Tout ce qu'elle comprit du récit de la jeune fille, c'est qu'elle avait un retard de trois semaines dans ses règles et qu'elle avait peur d'être enceinte.
- Oh !
Elle s'en voulut de répondre cela. Ce n'était pas très professionnel. Elle était persuadée d'avoir effrayé l'adolescente. Mais c'était plus fort qu'elle, elle s'était sentie confuse et prise de court.
- Quel âge avez-vous ?
- Seize ans et demi.
- A quel âge avez-vous eu vos premières règles ?
- Treize ans, pourquoi ?
La jeune fille paraissait agressive et méfiante. Jade sut que ça s'annonçait délicat et compliqué. Surtout que l'adolescente semblait ne pas du tout l'aimer. Elle devait se dire que Jade n'était qu'une gosse de riche qui ne pouvait pas comprendre et qu'elle n'allait pas manquer la moindre occasion de la critiquer. Du moins, c'est ce que pensa la jeune femme...
- Calmez-vous, ce ne sont que de simples questions. A quand remonte votre dernier rapport sexuel ?
- Mon quoi ? S'énerva l'adolscente. Cela ne vous regarde pas !
- Votre dernier rapport sexuel. Rétorqua Jade en détachant chaque mot d'un ton qui ne laissait présager aucune contestation
- Trois semaines. Répondit-elle entre ses dents serrées.
- Vous êtes-vous protégé ?
- Pardon ?
- Avez-vous utilisé un moyen de contraception ?
- Nous avons utilisé un préservatif, mais...
- Prenez-vous la pillule ?
- Non.
Elle soupira, prit un stylo et un bloc d'ordonnances.
- Très bien. Votre nom et votre age, s'il vous plait.
- Rachel Marti. Seize ans et demi.
- Je vais vous prescrire une prise de sang, dès que vous aurez les résultats, repassez me voir, ok ?
- Oui. Dit-elle sans aucune conviction
Elle décolla la feuille et la tendit à l'adolescente, qui lui arracha casiment des mains.
- Au revoir ! Anonça-t-elle avec ironie
Le silence lui répondit et elle se laisa aller contre le dossier de son fauteuil en croisant les bras. La petite voix reprit du galop et Jade la laissa parler. Après tout, elle ne pouvait pas lutter contre elle-même et ce qu'au fond elle penser être. Après tout, ce n'était qu'une hypothèse, une image furtive qui n'a duré que quelques dixièmes de secondes. Pourtant, elle avait l'étrange certitude de ne pas se tromper. La masse informe qu'elle avait cru voir voler, elle était persuader de la connaitre. Et cela ne fit aucun doute. C'était Tom que Jade était persuadé d'avoir vu il n'y a même pas une heure...
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Il poussa la porte en verre et se laissa saisir par la chaleur de la pièce. Le printemps était sur le point d'arriver, pourtant l'hivers ne semblait pas décider à partir et avait empli la capitale d'un froid vif et piquant. Tom avait du enfiler un de ces vieux sweats qu'il ne mettait plus et sentait le bout de son nez engourdi par le froid. Il s'assit à une table et enleva le lourd pull en laine grise. Il se concentra un cours un instant sur la musique de fond presque imperceptible entre le tintement de la vaisselle et les éclats de voix. Il reconnut Don't know why~ de Norah Jones, puis il hala un serveur et commanda un capuccino. Il tourna la tête vers la rue et laissa ses pensées meurtries vagabonder à leur gré. Les passants ne le remarquaient pas, il les voyait à peine. Aujourd'hui Tom avait le coeur lourd. Enfermé dans une mélancolie aigue. Entre un soulagement incertain et un regret incompréhensible. La vie lui tendait les bras et cela le terrorisait. L'idée-même de recommencer à vivre lui faisait peur. Il ne savait plus rire, il ne savait plus pleurer, il ne savait plus choisir. Il s'était enfermé dans une tour d'angoisse et de regrets dans laquelle il se sentait en sécurité. Il voulait ne plus devoir choisir, il voulait ne plus faire semblant d'être heureux. Et aujourd'hui, c'était la fin. La tour s'était effondrée, emportant avec elle cette sécurité certaine. Les résolutions étaient revenues, installant dans sa tête une armée de doutes. Il ne savait même pas par quoi commencer. Lui, qui pendant quatre ans avait passé ses journées à fumer joint sur joint et broiller du noir, se retrouvait maintenant au bord du gouffre. Plus qu'il ne l'avait jamais été. Il est allé le matin même à l'hopital, le coeur battant trop lentement, et son esprit partiellement éteind. Il a passé les portes, se laissant accueillir par l'air chaud et l'odeur des désinfectants de l'hopital. Et attendit son tour, comme une renaissance. Comme une réponse à un appel à l'aide silencieux qu'il n'oserait jamais prononcer. Il avait eu l'impression que sa vie dépendrait des cinq prochaines minutes. Et du moment où il entra dans la salle de consultation sous le regard accusateur du médecin, jusqu'au moment où il en était sorti, il avait ressenti de l'impuissance. Durant vingt minutes, sa vie ne lui appartenait plus et il la confiait à un inconnu. Il s'était senti soulagé en sortant de l'hopital. Puis cette libération s'est mélé à de la peur et de la mélancolie, puis s'est estompé au fil des heures. Et il a flané si longtemps dans les rues de la ville, qu'il eut l'impression d'avoir vécu cent ans. Le temps passait si lentement lorsque ses idées étaient claires. Il ressentait chaque sentiment avec une pureté sure. Rien ne dénaturait ses sensations. Ni même l'alcool, ni même le joint, ni même cette impression d'être prisonnier dans un étau qui se ressert, lentement.
Il porta la tasse brulante à ses lèvres et se délecta du gout que cela pouvait avoir. Hormis le fait que c'était un simple capuccino, il trouvait dans la mouse blanchatre, comme un gout de renouveau et de promesses à tenir. Maintenant, tout n'était plus qu'une question de volonté et de temps. Il baissa les yeux et regarda ses mains, posées sur le bord de la table. La paume semblait l'observer se délivrer peu à peu de ses démons, il en suivit les lignes. Il les trouva laides. Ce n'était pas une question de beauté. Avant, elles lui semblaient essentielles, parce qu'avant elles pouvaient accomplir des merveilles. Aujourd'hui, il ne savait plus quoi en faire. Il ne savait plus quoi faire de son corps. Il ne savait plus quoi faire de son esprit. Il ne savait plus quoi faire de sa personne. Il se sentait comme mort, érant sur cette Terre sans but précis. Tout était à refaire, encore une fois. Et il ne trouvait pas l'envie. Il savait qu'il allait le faire, mais il n'en ressentait pas l'envie. Il semblait déconnecté, comme si ses pieds ne touchaient plus le sol. Suspendu entre cette sensation d'être un gamin paumé et celle d'avoir raté sa vie.
Il frota son visage d'une main tremblante, espérant chasser toutes ces idées noires et plus contradictoires les unes que les autres. Il vida sa tasse d'une traite et extirpa son téléphone portable de la poche de son jean brut et l'alluma. Il tenta d'ignorer l'unique message et qui n'avait pas encore été ouvert, pour se concentrer sur la voix tremblante et hésitante qui lui demandait de le rappeler. Il avait presque oublier cette femme un peu étrange qui l'avait interpellé en pleine rue, il y a de ça presque trois semaines. Son esprit était tellement rempli de tellement de choses, le cannabis contribuant légèrement à l'oubli, il avait presque oublié ce message qui attendait d'être écouté. Il essaya tant bien que mal, allant même jusqu'à fermer les yeux, son visage ne lui revint pas en détail. Il se rappela seulement de son regard perçant, bien que très banal, et de sa voix cassée qui lui donnait cet air si sexy. Il rougit, de penser à elle de cette façon et tenta de faire abstraction de cette remarque soudaine. Il se remémora cet après midi qu'il avait passé avec elle. En y repensant, il s'était senti bien sans fumer un seul joint. Peut-être avait-il plus besoin d'elle qu'il ne le prétendait ? Peut-être pourait-elle vraiment l'aider, comme elle le prétendait ? Il s'était promis de ne plus rien à voir avec elle. Il avait eu peur de la blesser, de l'entrainer dans quelque chose qu'il ne contrôlait pas. Il ne voulait pas. Pourtant, il n'avait pas choisi. C'était elle qui l'avait rappelé. Il lui avait pourtant semblé que sa vie était bien trop pleine pour qu'elle puisse se souvenir de lui et lui accorder ne serait-ce qu'une infime importance. Pourtant, elle l'avait rappelé. Ca l'avait touché qu'elle s'inquiète pour lui. Il ne pouvait pas le nier. Voilà, qu'il revenait maintenant sur ses décisions...
A cet instant précis, il se sentit plus ridicule et minable que jamais. Il ne pouvait même pas tenir parole. Même pas envers lui-même. Quelle genre de personne es-tu ? Ca tournait en boucle, comme une chanson sans fin, désagréable, mais à laquelle on finit par s'habituer avec le temps et la lassitude. C'était une question qui restait et resterait sans réponse pendant longtemps. Il aurait voulu que Bill soit là. Il aurait voulu qu'il soit assis, en face de lui, devant un cappuccino dont la mousse le distrairait. Il n'avait ni besoin de conseils ou de leçons de morale. Les mots ne lui semblaient pas necessaire. Il aurait juste eu besoin de son regard bienveillant qui avait été son point de repère pendant des années et qui lui manquait, parfois. Il se décida finalement, avec une apréhension certaine en sachant déjà ce qu'il comptait faire.
Bonjour Jade. Comment tu vas ? Je m'excuse de ne pas t'avoir donné de nouvelles avant, j'était assez occupé. J'espère que tu ne m'en veux pas. Tom.
Etre assez occupé, ne serait pas le terme exact. Certes, son temps était largement dépensé et compté à broyer du noir, mais il n'était pas occupé. Ses journées ne se résumaient qu'à un néant total où il ne faisait que subir un tiraillement intense et perpétuel. Il avait mis fin au tiraillement, il avait sauté d'un batiment de quatre vingts étages pour attérir comme il se doit sur les aléats et les choses de la vie. Il attendit une réponse, dans une appréhension qui lui parut éternelle. La chaleur des lieux le césit et il eut l'impression d'étouffer. Il jeta quelques pièces sur la table, sortit du café en enfilant son sweat et appréciat l'humide fraicheur de cette fin d'hivers. Il regarda son portable vibrer dans sa main et se précipita pour ouvrir le message.
Non, je ne t'en veux pas. J'aurais juste aimé avoir un signe de vie, je commençais à m'inquiéter. Snino, ça va. Enfin, comme ça peut aller avec huit heures de consultations derrière soi... Et toi, quoi de beau ?
Un sourire franc se figea sur son visage et il pensa que lui, il n'avait rien à raconter car il ne faisait rien. Il ne pouvait pas être épuisé par le travail, parce qu'il ne travaillait pas. Sa vie était vide de sens, comme éclatée en morceaux. Et il allait devoir récupérer les morceaux. Et il allait devoir les recoller pour en faire quelque chose de meilleur. Quelque chose de nouveau...
Oh moi, rien de spécial ! La routine, quoi... Je me demandais, tu as un jour de libre pour qu'on se voit ?
Son coeur battit anormalement vite lorsqu'il envoya le message. Il marchait sans vraiment regarder où il mettait les pieds. Tout son corps et son esprit lui semblaient entièrement concentrés sur son téléphone portable qui vibrait dans sa main tramblante.
Pour toi, toujours ! Sérieusement, passe en fin d'après midi Samedi, je voudrais te présenter quelqu'un.
Un rire franc s'échappa de ses lèvres en même temps qu'une fumée blanche, créée par le froid qui engourdissait ses mains. Il se sentit impatient d'être dans trois jours et ne se demanda même pas qui bien pourrait-elle lui présenter.
D'accord, ça marche pour samedi. A plus tard.When I saw the break of day
I wished that I could fly away
Instead of kneeling in the sand
Catching teardrops in my hand
8< - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Après plus d'un mois d'absence, voilà la suite. J'espère qu'elle est à la hauteur de vos espérances et que ça valait le coup de vous faire patienter...
Je n'ai vraiment le temps de rien en ce moment. Les profs nous en demandent beaucoup et je suis overbookée de devoirs. Je passe beaucoup de temps à travail, ce qui fait que je n'ai plus le temps de grand chose. Lorsque j'essaie d'écrire, j'ai l'esprit ailleurs. Tout est là, les idées, le scénario, les mots. Tout. Mais je manque de temps et de concentration. Voilà pourquoi j'ai mis un mois à pondre ceci. Je pense que je vous devais au moins une explication. Sinon, j'aime vous voir vous casser la tête pour savoir si Jade a des problèmes de santé. C'est certes assez sadique, mais vraiment rigolo! XD Mais je ne vous dirai rien... :P
Pour ce qui est de cette suite, en la relisant, je la trouve décousue du reste. Peut être parce que ça fait un bout de temps que je travaillais dessus. Toujours est-il, que niveau logique et fluidité, je n'ai pas pu faire mieux. J'en suis quand même contente, et moi j'aime bien ce texte, en fait. Vous remarquerez qu'il est très pauvre en dialogue. Je n'aime pas lire des fictions sans dialogues. Ce qui est vraiment bizarre puisque je n'en ai écrit que peut dans mes textes. Je crois que je suis tout simplement pas douée pour écrire des conversations. Mais j'y travaille...
J'attends impatienciament votre avis, comme d'habitude. La suite devrait être là, au début des vacances, au plus tard. J'espère que vous pourez patienter jusque là. En tout cas, merci d'être aussi présentes, ça me fait vraiment très plaisir.
Des bisous. <3
Pauline.